• Mon Voisin Totoro

    Mon Voisin Totoro

    Mon Voisin Totoro

     

     

     

    Un film d'abord considéré comme mineur

     

    Mon Voisin Totoro est le quatrième film réalisé par Miyazaki, pas moins onirique que ses précédents, mais sans doute moins grandiloquent et plus contemplatif. L’aspect fantasmagorique prend le pas sur l’enchaînement de séquences d’action et d’aventures auquel nous avait habitués le réalisateur. A cause de sa construction moins classique, sans opposants tangibles aux protagonistes, ni objectif à accomplir, on considère parfois Totoro comme un film pour enfants, donc à part dans la filmographie de Miyazaki.

    Ce n’est évidemment pas aussi simple mais c’est ce qui expliquera, notamment, la difficulté de Ghibli à vendre le film aux distributeurs lors de sa conception. Devant leur réticence, la production décida à l’époque de sortir Mon Voisin Totoro en séance commune avec Le Tombeau des Lucioles, afin de minimiser les risques. Si les entrées cinéma n’ont pas été exceptionnelles (802.000 spectateurs en 5 semaines), Totoro a fait mouche auprès du jeune public et de leurs parents nostalgiques de leur enfance et des étés à la campagne. C’est à partir de 1990, avec la première diffusion à la télévision japonaise, que la popularité du film et du protagoniste explose. Ghibli démarre alors, pour la première fois de son histoire, le commerce de produits dérivés, et en particulier des peluches Totoro dont le succès est immédiat et renfloue les caisses du studio. Grâce à eux, de l’aveu même de Ghibli, Mon Voisin Totoro est leur film le plus lucratif. Totoro deviendra progressivement la mascotte de Ghibli, au point de figurer sur le logo du studio. La chanson de son générique Sanpo – Watashi ha genki est, encore aujourd’hui, apprise et utilisée dans certaines écoles maternelles et élémentaires japonaises, notamment lors des fêtes d'école.

    Mon Voisin Totoro serait rempli d’éléments autobiographiques. Dans le livre d’art du film, Miyazaki explique que l’histoire est censée se passer dans les années 1950 (il était alors enfant / adolescent). On comprend du film que la mère de Satsuki et Mei souffre de tuberculose, ce qui explique son transfert à l’hôpital Shichikokuyama, réputé à l’époque pour son traitement de cette infection. Or, la mère de Miyazaki a lutté contre cette même maladie. Le réalisateur a grandi à Tokorozawa, dans la préfecture de Saitama, à quelques petites dizaines de kilomètres au nord-ouest de Tokyo. La maison où emménage la famille du film pour se rapprocher d’elle se trouve à trois heures à pied de l’hôpital, soit environ une quinzaine de kilomètres. De plus, le père travaille en tant que professeur d’archéologie à l’Université de Tokyo, où il doit se rendre chaque jour. Le placement géographique a toutes les chances d’être également autobiographique.

    Mais on peut noter également deux autres inspirations flagrantes dans Mon Voisin Totoro. D’abord, celle de Panda Petit Panda, considéré comme le brouillon de Totoro. Puis celle d’Alice au Pays des Merveilles. Cela se ressent notamment lors de la découverte du passage, puis la chute de Mei qui dévale le camphrier jusqu’à l’antre de Totoro. On note également une ressemblance frappante entre le Chat-bus et le chat d’Alice, dans la face et notamment le sourire.

    Dans la version préparatoire du film, Satsuki et Mei n’étaient qu’une seule et même fillette de six ans. Puis, Miyazaki a choisi de scinder son caractère en deux personnages distincts, afin d’exposer la différence de ressenti qui pouvait exister selon leur âge : dix et quatre ans. D’autres croquis de production montrent également le Chat-bus plein de Totoros. Si dans la version finale du film, il n’en reste plus qu’un, l’histoire laisse un flou autour de son unicité, que nous allons analyser ci-après.

     

     

    Que sont Totoro et les esprits de la forêt ?

     

    Le film s’articule principalement autour du personnage de Totoro, dont le caractère fantasmatique est laissé à l’appréciation du spectateur. Ce qu’on sait de lui, c’est qu’il s’agit d’un esprit de la forêt (en japonais, un yôkai) qui serait âgé de 3.000 ans selon Miyazaki. Dans le film, on en voit trois différents : Ô-Totoro (gris et grand), Chû-Totoro (bleu et moyen) et Chibi-Totoro (blanc et petit). Lorsque l’on parle de « Totoro », on se réfère généralement au grand.

    Cette famille n’est pas tirée de la mythologie japonaise, puisque Totoro a été inventé par Miyazaki. Sa forme globale est inspirée du monstre appelé « Mononoké » dans la manga Mononoke Hime du maître publié en 1980 (nous y reviendrons dans l’analyse du film Princesse Mononoke). On peut toutefois le voir comme un mélange de chat, de hibou et de tanuki (sorte de raton-laveur des contes et légendes japonaises). Son nom, inédit, viendrait d’une mauvaise prononciation par Mei du mot étranger « troll » qui se prononce « tororu » en japonais. Elle l’assimile alors au troll de son livre pour enfants auquel Satsuki fait référence, et que leur mère leur lit dans le générique de fin.

    Dans la première version du story-board, Totoro devait apparaître dès le début du film, mais Suzuki a pris l’exemple d’ET pour faire changer d’avis à Miyazaki. Dans la version finale du film, le protagoniste titre n’intervient qu’une fois la première demi-heure passée et totalise seulement quatre interventions, pour moins de quinze minutes de présence à l’écran, soit à peine un cinquième du film.

    Les origines de Totoro restent floues, alors que celles du chat-bus le sont un peu moins : dans le folklore japonais, certains vieux chats de treize ans peuvent changer de forme, c’est ce qu’on appelle « baké-néko » (chat-monstre).

     

     

    Pourquoi seules les fillettes voient-elles Totoro ?

     

    Les Totoro, comme les autres esprits de la forêt (noiraudes, chat-bus et probablement d’autres), ne sont pas visibles ni audibles par les adultes. Ces derniers ressentent leurs mouvements comme des coups de vents, par exemple lors de la course du chat-bus à la fin ou du vol de Totoro sur sa toupie. Ou encore, dans le cas spécifique des noiraudes (que l'on retrouvera dans Le Voyage de Chihiro), ils les voient comme de la simple suie inanimée. Toutefois, lorsque les filles disent en avoir vu, la grand-mère explique qu’elle le pouvait également étant petite.

    Pourtant, après l’incroyable aventure nocturne des filles avec Totoro, en se réveillant pour voir les pousses des plantes, Satsuki pense avoir rêvé alors que Mei affirme que non. La version a priori différente créée par les personnalités des deux filles offre un point de vue intéressant : Mei, quatre ans, est encore très petite et peut assimiler l’intangible et le fantasmatique à sa réalité alors que Satsuki, dix ans, est montrée comme bien plus responsable lorsqu’elle assume quasiment le rôle de mère à la maison (sur certains points, elle a dû s’adapter à son absence et grandir trop vite pour son âge). D’ailleurs Miyazaki l’a rendue humaine et heureusement imparfaite lorsqu’il l’a faite pleurer.

    La fin du film appuie sur cette dissension pour valider l’existence des esprits de la forêt, auxquels Satsuki fait appel pour retrouver sa petite sœur. Miyazaki a éclairé ce point en précisant que les fillettes ne reverraient plus jamais Totoro, d’où son absence totale du générique de fin. Selon le réalisateur, si Satsuki et Mei étaient restées dans le monde de Totoro, elles n’auraient pas pu revenir dans le monde réel. Le retour de leur mère à la maison marque la fin de cette parenthèse enchantée, pendant laquelle les esprits de la forêt ont pu les accompagner dans cette passade difficile qu'est la maladie et l'absence de leur mère.

    Pour autant, l’existence de Totoro n’est remise en cause que d’un point de vue occidental. Le film joue au départ sur le caractère rural nostalgique auprès du public adulte qui, comme le père des fillettes, peut douter du caractère fantasmatique de la première rencontre de Mei avec les esprits de la forêt. Mais c’est lors de la séquence culte de l’arrêt de bus que la « magie » s’inscrit dans le réel : le poids physique de Mei achève de justifier la présence Totoro auprès d’une Satsuki que l’on a comprise éveillée. Miyazaki donne une ultime preuve tangible à ces phénomènes paranormaux grâce à l’épi de maïs posé à la fin sur le rebord de la fenêtre à l’hôpital, écartant toute possibilité de rêve.

     

     

    Place de la religion et de la spiritualité

     

    Au Japon, deux religions principales cohabitent sereinement : shintoïsme et bouddhisme. On retrouve ce mélange habituel dans Mon Voisin Totoro. Lors de la scène du retour à la maison sous la pluie, les fillettes s’abritent sous un petit temple bouddhiste face à la statue d’Ojisô-sama, considéré comme le dieu des enfants. C’est une rangée de cette même statue que l’on retrouve en fin de film, devant laquelle Mei s’assied lorsqu’elle est perdue. Pour les spectateurs japonais, c’est le symbole que la divinité bouddhiste veille sur elle.

    De même, lorsque la petite famille va visiter le camphrier géant où Mei a rencontré Totoro, ils grimpent dans un sanctuaire shinto, symbolisé par le passage sous un « torii » (portail) et par le « shimemawa » (corde) qui entoure le tronc de l’arbre. Ces lieux religieux au Japon témoignent de la présence des dieux et esprits, appelés « kami ».

    Pour autant, dans Totoro, les kami n’ont pas de pouvoir magique affectant en profondeur la réalité du monde humain, ce qui explique par exemple qu’ils ne guérissent pas la maladie de la maman. Ils restent toutefois pleins de candeur et d’altruisme, en témoignent leurs actions tout au long du film. Lorsque Satsuki retrouve Mei avec l’aide du Chat-bus, celui-ci change sa destination pour « Shichikokuyama Byôin », l’hôpital où leur mère est en convalescence. On remarque alors que le dernier kanji (caractère japonais) est à l’envers ; cela dénote du caractère enfantin des esprits de la forêt qui ne maîtrisent pas totalement le difficile écrit de la langue japonaise.

     

     

    Anecdotes sur Mon Voisin Totoro

     

    L’actrice japonaise qui double la mère des fillettes est Sumi Shimamoto. C’est elle qui doublait également Nausicaä, ainsi que Clarisse dans Le Château de Cagliostro. Pour beaucoup de Japonais, elle est *la* voix de l’héroïne de Miyazaki. Dans la version américaine plus récente distribuée par Disney, les fillettes sont doublées par deux jeunes sœurs stars de Hollywood : Dakota et Elle Fanning.

    Le nom des fillettes est un clin d’œil : Mei est une version japonisée du « may » anglais pour le mois de mai, alors que Satsuki fait partie du vocabulaire japonais ancien qui servait à définir ce même mois.

    Au Japon, il est possible de visiter la maison exacte qui a inspiré celle du film Mon Voisin Totoro : elle se trouve dans le quartier d’Asagaya dans l’arrondissement de Suginami à Tokyo. Construite en 1924, elle brûla dans un incendie en 2009, et fut reconstruite en 2010 encore plus fidèlement au film. Parallèlement, Miyazaki soutient l’association de Tokorozawa, Totoro no Furusato (le village natal de Totoro), qui lutte pour la préservation de cette région où il a grandi. Le réalisateur aurait donné trois millions de Yen (environ 30.000€) à l’association.